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Vivès polémiques

Une vidéo de Bastien Vivès dans son atelier. Je remarque qu'il porte une alliance – il n'est pourtant pas marié. Il fredonne son plaisir à l'ouvrage, la main gauche tapotant les commandes du clavier, la droite caressant le dessin sur une tablette graphique. Il s'applique sans effort, se concentre sans forcer, pas de rides léonines, sillons creusés tels deux sécantes dont les visées s'intersectent au point où se féconde l'oeuvre – lui boude son génie dans une moue tiède et dédaigneuse, constat déconcertant de la facilité à faire se rejoindre l'idéal et sa réalisation. Car Bastien Vivès est un auteur de talent dont la palette graphique et les univers sont très variés, qu'on taxe facilement de génie.


De mon point de vue, ce garçon représente quelque chose du symptôme contemporain. D'abord, parce qu'il est -justement- un « garçon » et non pas un adulte. Dans les traits mêmes de sa physionomie, le signe du temps marque son absence, l'absout de sa prise saturnienne. Il y a quelque chose chez lui qui se désigne d'une grâce juvénile : dans la posture, la parole, l'expression, les manières, qui doivent moins à la nuance et aux vibrations de la polarité féminine qu'à la capture en son essence d'une sphère isolée, la bulle -pour ainsi dire- de l'adolescence.


Je ne connaissais pas l'artiste. Je n'ai pas jugé bon d'épuiser les éléments de son œuvre et de sa biographie pour rédiger ce petit papier et ai préféré m'en remettre à mon intuition et à une logique inductive. Car il me semble que ce "jeune homme" résonne d'une note particulière dans la partition de notre temps. Il est un signe pathognomonique, un motif repérable tracé sur le canevas de l'histoire dont la répétition témoigne de la spécificité d'une époque, d'une mutation culturelle et d'une transformation fondamentale dans la structure psychique des individus. Les structures, par définition, ne bougent jamais. Mais certaines doivent prévaloir selon l'articulation des éléments la constituant, et partant déterminés et dialectisés à partir des patterns symboliques qui caractérisent une époque, une ère, un système, une culture.

Ce que nous pouvons retenir de la parole de Bastien Vivès, c'est qu'elle est une parole libre. Il ne semble pas s'embarrasser outre mesure des codes de conduites et de la censure de ses pulsions, il vit sa position d'artiste sans tabous, d'enfant terrible et malveillant sur les réseaux, d'obsédé amoureux des grosses poitrines et de pervers sensible à la délicatesse d'une enfance et d'une adolescence effractée violemment par le sexuel, assumant avec une certaine pureté une partie du mal qui nous habite. Son art catalyse et réalise presque directement sa pulsion, ou en tous cas son efflorescence se fait plus sensible en ce qu'elle présente son objet sous la forme d'une image isomorphe qui devient fétiche. Dans son atelier, nous sommes sensibles à la chorégraphie tout à fait sexuelle de l'acte : il caresse, cajole, effleure, tripote et patouille de ses doigts experts et rompus à l'exercice de la jouissance cet objet éminemment maternel. Mais il y a sublimation puisque celui-ci semble s'être déplacé dans une représentation, malgré qu'il entretienne des liens d'évidence graphique avec l'objet primordial. D'où, peut-être, cette ambivalence, mais aussi ce foisonnement, cette liberté, cette puissance propre à une sublimation réussie en ce qu'elle a réussi à s'approprier l'infini de la limite et ce sans que le sujet s'y dissolve.

Cette caractéristique est peut-être un élément très positif de cette évaporation du refoulement propre à notre époque. Le sexe étant pour ainsi dire libéré, rendu visible, ses manifestations directes et non refoulées peuvent trouver à se lier plus directement dans une activité sublimatoire, multipliant le nombre de petits génies. Car n'oublions pas que le refoulé sexuel nous encombre énormément et nourrit le fond de notre névrose : pouvoir s'en débarrasser, c'est gagner en temps, en énergie, en performance et en productivité – de quoi faire de nous de parfaites petites machines à assouvir l'ordre contemporain. Cependant, c'est aussi la frappe singulière et unique de son traumatisme qui fait de nous des êtres habités, divisés, complexes et consistants, capables de dompter la frustration et la rudesse d'une existence dont les fruits sont incertains.

Une autre conséquence, c'est que le sexuel n'ayant plus nécessité à être dissimulé, il est plus facile d'en repérer les origines, la structure, et, partant, les traces de l'infantile dans lequel il a éclos. L'espèce humaine, pour être la seule capable de pédophilie et d'autres invraisemblables perversions, doit bien s'interroger sur son rapport tout à fait unique en ce qui a trait à la sexualité. D'avoir soufflé sur le petit être sans qu'aucun substrat organique et hormonal soit mis en cause mais du seul fait des lois de la parole et de l'instance phallique qu'elles ordonnent, tout en la dissimulant, de ce découpage qui distingue et présentifie une différence impossible entre la chose et le langage, où vient se loger le manque, cause d'un désir fini qui se cherche et se module selon les infinités propres à la langue.

Les penchants pervers à s'émouvoir de l'enfance et de l'adolescence, ces corps fécondés par la vérité du sexe, sont en vérité structurels, quoique normalement dépassés et déplacés par le refoulement. Ils témoignent d'un monde pulsionnel de l'enfance qui n'a pas été recouvert, qui est resté figé et bercé par le moi-idéal tout-puissant : le pervers EST le phallus imaginaire de la mère et ne s'encombre pas de l'instance tierce et médiatrice que le père représente, laissant le sujet dans un rapport duel, en miroir, narcissique, immédiat avec l'Autre maternel et ses exigences à jouir. Dans cet ordre, l'enfant aimé et chéri, c'est moi. Ces penchants sont donc un des corrélats de la perversion, mais la perversion, pour n'être qu'une des solutions, un des modes de résolutions face à la castration, est aussi structurelle de la structure – si j'ose dire- puisqu'elle fait partie de l'enfance - enfant « pervers polymorphe », comme disait Freud- et qu'elle ne devient potentiellement problématique qu'à se fixer à l'âge adulte.

Ne plus refouler le sexuel, c'est aussi entrer dans un rapport nouveau et beaucoup plus labile à la limite, puisque toute limite n'est jamais que celle de la jouissance. Néanmoins, nos sociétés s'organisent à partir de celle-ci. Il faudra bien refouler à un moment ou à un autre, se confronter à la limite, sauf à s'isoler dans une bulle imaginaire (et nous savons que c'est un phénomène qui va en s'accentuant), à la dénier ou à l'apprivoiser par la sublimation.

Ainsi, Bastien Vivès dérange. Il dérange parce qu'il représente une vérité avec laquelle nous avons fort à faire. Il est un reflet ou un écho d'une solution perverse qui se démocratise, mais il n'en est le représentant que de façon négative, puisque lui a réussi dans l'exercice de la sublimation. Il n'est certainement pas ce monstre, à moins de prendre le monstrum (« avertissement céleste, prodige ») à l'étymologie, et les accusations qui lui sont faites sont fallacieuses. Quant à savoir s'il faut empêcher la représentation des penchants pervers au risque d'en encourager le passage à l'acte et la banalisation, c'est mal connaître la vérité de la psychanalyse. On ne devient pas pervers en lisant des bandes-dessinées mais à lire ce qu'il en est du désir de l'Autre. La pornographie, comme toute violence, doit continuer de loger dans une enceinte délimitée mais signalée dans l'espace public, d'y être symbolisée, lui donnant les moyens de s'absoudre par l'absurde ou par l'humour, de se catalyser ou de se sublimer dans la pratique artistique, de s'écouler et de s'épandre, au risque qu'elle ne fasse retour avec force dans le réel.

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